Cowards : Squid toujours aussi géniaux
Squid - Cowards / Warp / 2025
@Harrison Fishman
Si Squid avaient déjà montré leur côté plus expérimental sur O Monolith, avec Cowards, ils confirment leur statut d’explorateurs sonores et de maîtres de l’étrange, et c’est toujours aussi génial !
Squid est vraiment un des groupes actuels les plus intéressants à suivre, en tout cas si je devais en citer, ce serait un de ceux qui me viendraient à l’esprit le plus spontanément. Et je suis désolé d’avance, mais je vais devoir reparler de Warp encore une fois, c’est pas de ma faute ils sont juste trop forts dans tout ce qu’ils font. On est bien d’accord, toute cette “nouvelle” scène post-punk anglaise (je nuance le terme nouveau parce que bon ça commence à faire un bail que le truc a pris) n’arrête pas de faire émerger un max de nouveaux talents tous plus novateurs les uns que les autres. Certains se copient, certains arrivent à faire du neuf, bref c’est pareil dans tous les genres. Mais Squid réussit à créer un truc vraiment particulier, un truc qui fait que ce serait difficile de les comparer concrètement à quelque chose d’autre. Et je dirais que, pour moi, cette chose qui les distingue avant tout, c’est leur étrangeté. Il y a un ton Squid, une atmosphère qu’ils arrivent à déployer sur leurs albums qui nous fait rentrer dans un état second bizarre, un univers peu accommodant mais qui, lorsqu’on y entre, devient très dur d’en sortir tant l’on est happé. Et ce sentiment atteint son paroxysme sur ce troisième album intitulé Cowards.
Bon, si on se refait l’historique Squid en version chrono ça donne ça pour les retardataires : un petit groupe de musiciens jazz se fait repérer au club du Windmill à Brixton et file avec le padre Dan Carey (mec qui a produit les premiers Fontaines D.C, black country, new road, black midi notamment) pour enregistrer un premier EP avant d’être repéré par Warp (la providence) et d’y sortir un premier album Bright Green Field, complètement ouf, en pleine période de déconfinement. Là commence une carrière prometteuse, qui se confirme sur le deuxième album O Monolith, qui voit leur son, portant jusque là une signature clairement “post-punk”, tourner vers quelque chose de plus atmosphérique, moins percutant, et plus expérimental.
Squid est un groupe très prolifique. Tellement prolifique que lorsqu’ils sortent ce deuxième album à l’été 2023, leur troisième est déjà enregistré. Mais l’équipe doit assurer une tournée mondiale, donc les finitions vont devoir être faites en remote. On rappelle donc Dan Carey, qui va s’assurer de peaufiner le tout, à distance et à base de visios et d’échanges de mails etc (j’imagine ?). Bref, une vie à 300 à l’heure, pour un groupe dont tout, du son à l’image, rappelle la frénésie. Et pourtant, c’est sur ce troisième album qu’on est le moins secoué, mais où leur musique est la plus aboutie.
Si O Monolith était déjà très orienté concept (le vinyl était même vendu avec une petite nouvelle imprimée en lien avec la musique etc), là c’est clairement explicité : 9 titres comme 9 vignettes qui explorent le mal sous plusieurs facettes (evil en anglais, ça passe mieux). Les plus filous d’entre vous se rappelleront sûrement l’excellent Hellfire de nos chers black midi, qui prenait plus ou moins le même concept de raconter des histoires de personnages tous plus atroces les uns que les autres sur chaque piste. Ici, c’est moins frontal, l’approche du truc est plus abstraite, poétique. Ollie, le chanteur-batteur du groupe, incarne plusieurs personnages, ou lui-même, et donne une sorte de panorama du “mal”, que ce soit à travers la dystopie d’un monde cannibale dans l’intro, à travers les meurtres de Manson sur Blood on the Boulders ou encore une vision assez troublante d’Andy Warhol et de la Factory sur Showtime! ou même la question du réchauffement climatique sur la dernière piste, un mal plus insidieux. Bon après, même avec les paroles devant les yeux, j’avoue pas tout saisir (je suis terriblement con) mais la façon dont il délivre les textes, la narration presque comptine parfois rend chaque vignette unique et super immersive.
Chaque titre résonne avec un emplacement géographique précis, inspiré par les voyages du groupe (qui je le rappelle a pas mal tourné récemment) de grandes plaines vides aux rues les plus sordides de Tokyo ou encore le New-York des sixties, chaque titre a son décor et nous plonge dans un monde spécifique, sans pour autant perdre en cohérence sur la durée de l’album.
Et puis c’est surtout grâce à leur façon de construire leurs titres qu’on garde cet état constant de bizarrerie. On traverse différentes ambiances, qui ont toutes en commun cette étrangeté palpable, un truc malsain mais pas flippant non plus, un entre-deux chelou. On alterne entre un son super frénétique et des cris (la spécialité d’Ollie) et d’autres passages plus progressifs, voir carrément ambient, aux basses vrombissantes. Le double titre Fieldworks par exemple, c’est une sorte de comptine féérique étrange qui commence au clavecin samplé et qui finit dans une harmonie de dingue avec violons et choeurs, avant d’enchaîner sur leur son signature guitare + électronique héritage IDM avec Cro-Magnon Man. On puise autant dans le rock psyché que l’électronique expé des pionniers du label comme Autechre ou Aphex Twin (un remix serait ouf). Des sons super cosmiques, des sonorités effervescentes et glitchy mélangées à du pur acoustique et orchestral et un son cristallin au possible, c’est vraiment ultra complet sans pour autant sonner “overproduced”, c’est juste ce qu’il faut.
Puis ils sont super bien accompagnés, entre le quartet de violons Ruisi et la voix de Clarissa Connelly, qui vient parfaitement compléter leur son étrange avec son falsetto (je suis d’ailleurs déçu de pas avoir pensé à ce parfait featuring plus tôt, en ma qualité de directeur artistique). Et leur travail du son est ultra poussé sur cet album, beaucoup de bricolage, à tel point que certains enregistrements font penser à du field recording (ils ont samplé une chaîne de vélo je crois pour un passage) et on entend autant d’acoustique de d’électronique et de bidouillages ambitieux. Arthur Leadbetter (claviériste et violoniste) a par exemple samplé du clavecin et des timbales pour en jouer au synthé, et le travail du son en général est vraiment poussé, chaque micro bruit a son importance. Puis leur façon d’approcher la création, avec pas mal d’improvisation et d’expérimentations rend le truc super organique et vivant (et en live, c’est dingue !). Y’a un vrai sens du jeu, les mecs construisent des titres super imprévisibles et on sent qu’ils se font kiffer. Les transitions sont dingues, et on peut autant écouter des riffs super efficaces comme celui de Building 650 ou Cro-magnon Man que des passages harmonieux de dingue aux violons, chœurs et saxo comme Well Met ou le titre éponyme. Bref, un son comme ils savent le faire, qui parvient à faire se côtoyer l’essence sonore de l’IDM, le rock psyché et la folk (et plus ou moins tout ce qui existe).
@Harrison Fishman
En tout cas si il y a bien une chose que je retiens de cet album, comme des deux précédents, c’est l’image. On voyage à travers ces paysages étranges, porté par une musique ultra inventive et imprévisible. Et leurs créations visuelles, que ce soient les clips ou encore les posts sur les réseaux sociaux, ont tous en commun cette fine manipulation artificielle et glitchy (voyez par exemple le trip de fou du clip de Building 650). C’est pas un album “fun”, en tout cas disons que les thèmes sont pas funs, on tourne globalement autour de la mort, de la solitude, de l’anxiété, la désolation. Mais ils sont abordés d’une manière tellement poétique et immersive qu’on y prend goût, c’est super imagé. La vision du sang qui se décolle comme de la glue sur le visage d’un mort sur Fieldworks et la présence palpable tout du long d’un élément malsain, qu’on mentionne le diable, un tueur en série ou bien qu’on questionne notre propre morale perso.
« Am I the bad one ? Yes I am »
Cowards est un album très riche, qui mérite d’être écouté plusieurs fois, pour s’imprégner au mieux de son atmosphère étrange mais ultra playful. C’est un peu comme lire un Kafka je trouve, y’a un truc pas forcément identifiable qui rend l’expérience bizarre, mais on ne peut s’en décrocher. Sans oublier de mentionner la qualité de production juste stratosphérique. C’est peut-être un peu tôt pour statuer, mais j’ai aucun doute quant au fait de retrouver cet album dans les tops de fin d’année.
Si vous êtes sur Paris, venez de toute urgence voir Squid en live le 9 Avril au Cabaret Sauvage, c’est vraiment un show à ne pas rater !
Cowards est disponible sur toutes les plateformes le 7 Février.