Prenez une leçon de plaisir avec Life Without Buildings
LIFE WITHOUT BUILDINGS - Any Other City / Rough Trade / 2001
Lorsque j’ai entendu pour la première fois l’unique album studio de Life Without Buildings, intitulé Any Other City, il fallait que j’écrive quelque chose pour partager cet album avec vous. Je dois avouer qu’il n’est pas facile de poser des mots sur un tel OVNI, sans tomber dans une analyse musicale pure ou dans une liste bateau de synonymes pour dire « c’est cool ». Parce que oui, cet album est très, très cool, tant pour sa musique que pour l’amitié de ses membres. Aujourd’hui, je crois qu’on peut même officiellement en parler comme d’un album de référence du post-punk et de l’indie-rock. Mais alors, comment ce groupe, avec seulement 10 titres, a-t-il pu autant marquer son genre musical et son public ?
Après l’avoir longuement écouté et réécouté, après avoir promis cet article, évité les coups de pression et repoussé les deadlines strictes de toute la rédaction de bonjourlemusique, je pense qu’il est enfin temps d’en parler !
Et comme toute histoire à un début alors on va remonter à la source. Tout commence donc en 1997 avec la formation d'Optimo Espacio, un duo de DJ résidents chaque dimanche soir au Sub Club, une boîte de nuit à Glasgow. Ce lieu et ces soirées deviennent rapidement un rendez-vous hebdomadaire pour tous les "cool kids", et surtout un lieu de découvertes musicales. Vous me pardonnerez donc cette légère digression dans notre avant-propos. Pour vous donner une idée de ce qu’on écoutait à l’époque dans ces fameuses soirées, c’est un peu comme si Dale DeGroff (le meilleur barman du monde, surnommé « King Cocktail ») avait mis dans un mixeur de la dance music, de la techno, de la house avec du rock abrasif, proche du post-punk. D’ailleurs, c’est assez fou de voir combien de groupes ont participé à ces soirées live (Hot Chip, Richie Hawtin, Grace Jones, The Rapture, LCD Soundsystem…). Aujourd’hui, le Sub Club est devenu un incontournable de la fête écossaise, que l’office de tourisme de Glasgow décrit comme une institution de la planète rave.
Je crois que ces soirées de barges ont été la première source d’inspiration, et peut-être même le lieu de rencontre, pour nos trois amis de l’école des beaux-arts de Glasgow qui formeront le noyau informel de ce qui deviendra Life Without Buildings. Robert Johnston, à la guitare, a souvent raconté combien la musique électronique et ces soirées ont influencé l’identité du groupe, au point où ce trio d’amis s’est d’abord tourné vers des sons électroniques. Mais vouloir ne suffit pas toujours (sinon, je serais sans doute riche, célèbre, prix Nobel, et le SIDA aurait disparu depuis longtemps). Finalement, c’est à travers une formation plus « classique », avec Will Bradley à la batterie et Chris Evans (non, pas captain America) à la basse, que ce trio trouve son style.
Rapidement, le besoin d’un quatrième membre se fait sentir, et c’est la révélation. Sue Tompkins, plasticienne et amie d’une amie, également étudiante aux beaux-arts de Glasgow, donne un soir une performance avec son collectif. À l’époque, Sue n’a pas vraiment de médium favori : elle écrit, peint, chante, avec un intérêt particulier pour la répétition des sons, des mots et leur déformation dans l’espace. On ne parle pas vraiment de musique, mais plus de poésie (allitérations, assonances, paronomase, etc bref il fallait en cours de français). Très vite, elle se joint aux répétitions, et Life Without Buildings pond son single le plus mythique en 45 minutes paraît-il : The Leanover.
Je partage l’avis commun qui place cette chanson au-dessus du reste de l’album. Sans doute puisque elle est plus complexe, le rythme évolue tout au long du morceau, et l’ambiance oscille entre quelque chose de très sombre et triste, puis, tout d’un coup, une vague de bonne humeur surgit dans la voix de Sue. Le titre s’ouvre sur la phrase a cappella « If I lose you », répétée quatre fois. Pour l’anecdote, la déformation de cette phrase au fil du morceau a été interprétée par certains comme une prise de position sur la guerre d’Irak, y voyant une allusion à Falloujah… Je ne connais rien à la guerre d’Irak, donc je ne sais pas ce que ça signifie, mais je ne peux que vous inviter à écouter et à vous faire votre propre avis, mais cela aurait fortement contribué à faire connaitre l’album ! Globalement, la voix de Sue donne véritablement le ton du morceau, tout gravite merveilleusement bien autour d’elle. Sa manière singulière de parler/crier les paroles prend immédiatement une place centrale dans l’identité du groupe. Et croyez-moi, on a juste envie de chanter avec elle sur tout le reste de l’album.
D’ailleurs, ce sentiment de plaisir et de simplicité m’a saisi dès le début de l’album. L’ouverture, PS Exclusive, de Any Other City, me donne juste envie de sauter sur place comme un fou pendant plus de 4 minutes en répétant « the right stuff ! » avec ma voix la plus aiguë possible (une attitude qui correspond au premier titre, à l’exception de Sorrow, l’ultime morceau de l’album). Sorrow est sans doute le morceau le plus mélancolique de leur discographie, clairement inspiré du Velvet Underground à mes yeux. Sue y récite ce qui pourrait être interprété comme une lettre d’adieu à la tristesse sur une ballade rock qui nous enveloppe et nous fait du bien. Bref, écoutez-le, c’est un ordre.
Pour sortir un peu de l’aspect musical (mais écoutez l’album, je vous en supplie !), ce qui se dégage d’emblée, c’est la simplicité et l’amitié des membres. C’est vraiment un trip de potes abouti, on entend leur plaisir, et c’est communicatif ! Cependant, l’accueil du public à l’époque n’a pas été si simple. Bien sûr, l’album a rencontré un succès certain, mais auprès d’un public très, très niche, voire trop niche. Les salles se remplissaient de manière irrégulière, et Sue se faisait parfois siffler ou huer. Tant dans le succès que dans les critiques, elle se retrouvait particulièrement mise en avant, une situation qui a nui à leur amitié. Un an après la sortie de l’album, le groupe se sépare.
Voilà, l’histoire de ce classique s’arrête ici. C’est un peu brutal, je sais, mais dites-moi, quoi de plus beau que de faire ce qu’on aime avec ses potes, simplement pour le plaisir ? Ne vous inquiétez pas pour Sue, qui est aujourd’hui une plasticienne reconnue et qui, si j’ai bien vu, donne encore des performances basées sur la déformation des mots dans l’espace ! Bref, faites ce que vous aimez, et mettez Life Without Buildings en fond sonore, en écoute active, ou les deux, juste écoutez-le s’il vous plaît !
Vous pouvez écouter Any Other City sur toutes les plateformes : Spotify, Apple Music, Deezer, Amazon Music, Youtube Music, Qobuz.